Hôtesse
au Japon
FROM LA PRESSE,
MONTREAL, MERCEDI
19, SEPTEMBRE 2001
MATHIEU
PERREAULT
À LA FIN de ses études à l’École
nationale de théâtre, Nancy Perron à reçu
une bourse pour un stage à une célèbre école
bhuto au Japon. À l’automne 1999, elle est débarquée à Tokyo,
pleine d’enthousiasme à l’idée de se
plonger dans cette danse traditionelle, dont elle avait eu un aperçu
durant ses études.
Rapidement, elle a déchanté: sa bourse de 11 000 dollars ne lui
permettrait jamais de vivre six mois dans l’une des villes les plus chères
au monde, même si l’ambassade canadienne l’avait aidée à se
trouver une chambre dans une résidence pour étudiants étrangers.
Après quelques semaines, elle s’est rendue à la suggestion
de copines de la résidence et est allée demander du travail dans
un bar à hôtesses, dont les clients paient pour discuter avec
des femmes, et qui tombent très rarement dans la prostitution.
<<J’avais entendu parler de ça avant de partir, mais je n’avais
pas pensé que j’en aurais besoin>>, explique la comédienne
montréalaise de 28 ans, en entrevue dans un café de la rue Stanley.
Pendant quelques mois, elle a travaillé trois soirs par semaine dans un
bar de Ginza tenu par une ancienne artiste, qui traitait bien ses employées.
Elle se faisait plusieurs milliers de dollars par mois.
Ses clients payaient plusieurs centaines de dollars pour discuter avec elle
une heur ou deux, en englais. Elle leur servait à boire, riait à leurs
plaisanteries, flattait leur ego. <<Une femme peut se tenir très
valorisée d’être toujours belle, bien maquillée,
bien habillée. Ça a quelque chose d’apaisant. Des fois
des clients envoyaient des caisses de parfums ou de maquillage au bar. Tu te
sens plus femme d’être autant convoitée, mais en même
temps tu te demandes pourquoi. Après quelque mois, j’étais écoeurée.
Comme la plupart des autres, je buvais beaucoup pour que le temps passe plus
vite. J’étais tannée de me sentir illégale, de dire à mes
amis du bhuto que je travaillais dans un restaurant français.>>
Régulièrement, des clients lui disaient abruptement de parler
moins, ou lui prenaient le micro de karaoké sans ménagement. <<Il
fallait que je continue à sourire, que je lui dise <<Vas-y mon
grand>>. Parfois des clients saouls commençaient à me parler
de sexe dans l’oreille. Je leur disais tout de suite, sans cesser de
sourire: <<Mettons les choses au clair: on ne parle pas de sexe. Sinon
je m’en vais.>> Il ne fallait pas que la patronne m’entende être
bête avec les clients; il fallait qu’ils soient toujours contents.
Mais les clients de ce bar-là étaient de riches hommes d’affaires
souvent galants. Jamais je n’ai eu de problèmes. Devoir régulièrement
mettre les choses au point sur le sexe e endurci mon caractère.>>
Une seule fois, se souvient Mme Perron, un client qu’elle reconduisait à l’ascenseur
a dépassé les bornnes: il a levé sa jupe et pincé ses
fesses. <<Ma patronne lui a dit: <<Traite pas mes filles comme ça.>> C’était
bien pire dans un autre bar où j’ai travaillé deux semaines,
pour amasser de l’argent pour partir en voyage. C’était à Roppongi,
un quartier où les clients ont moins d’argent et sons moins respectueux.
Les filles acceptaient bien plus souvent des rendez-vous pour souper avec des
clients. Une fois, un client de Roppongi a essayé de faire une passe.
Comme la patronne ne regardait pas, je l’ai poussé dans l’ascenseur.
Il s’est cogné la tête.>>
Un autre client au bar de Ginza a réussi à trouver son numéro
de téléphone personnel. <<En général, je
disais au clients qui voulaient me voir à l’extérieur du
bar que j’allais les appeler. Ou je leur donnais des rendez-vous où je
n’allais pas. J’étais hypocrite. Avec certains, j’ai
accepté de correspondre. Je leur écris encore. Il y en a un qui
voudrait passer par Montréal pour qu’on aille souper, une fois
qu’il aura un rendez-vous aux États-Unis. Au Japon, il me prêtait
des livres, des disques.>>
L’expérience de Nancy Perron a fait partie d’un documentaire
de l’ONF, Tokyo Girls. La réalisatrice Penelope Buitenhuis
a recontré trois autres Canadiennes. L’une d’entre elles
a accepté de sortir avec un de
ses clients qui l’a tellement couverte de cadeaux qu’elle a accepté de
coucher avec lui. Rapidement, elle s’est rendu compte qu’il faisait
parte des yakuza, les redoutables mafias japonaises. Prise de panique,
elle a vidé son compte en banque des dizaines de milliers de dollars
qu’il lui avait donné et s’est cachée plusieurs mois
dans une île de Thaïlande. En 1999, une Canadienne qui travaillait
comme hôtesses à †okyo a été assassinée
par un de ses clients.
Nancy Perron ne pense pas que les bars à hôtesses ont perverti
ses rapports avec les hommes. Elle a rompu avec le chum japonais qu’elle
s’était fait à Tokyo, un étudiant de philosophie
qui avait du mal à accepter son travail. Mais elle pense que son travail
n’est pas la seule cause de sa rapture: il voulait contrôler sa
vie en général, comment elle s’habillait par exemple. <<Je
suis habituée à une égalité entre les hommes et
les femmes>>, explique Mme Perron. Elle admet cependant qu’elle
est souvent déçue par le manque de galanterie des Québécois.
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